676 apparitions de Killoffer
Sodome a eu ses 120 journées. Killoffer aura, lui, 46 planches et 676 apparitions de lui-même pour laisser libre cours à tous ses vices. Son œuvre la plus aboutit, la seule, peut-être, qui le soit totalement pour cet auteur trop rare qui déborde de talent, l'un des sept fondateurs de l'Association, que l'on a plus vu œuvré sur des récits courts (Le Rock et si je ne m'abuse le Roll, Billet SVP, Quand faut y aller...) que sur des albums complets (excepté Viva Patamach, avec Jean-Louis Capron au scenario). Et s'il ne fallait garder qu'une seule production du type, ce serait celle-là. Il y parle de lui sans parler de sa vie, se met en scène sans faire de l'autobiographie, scrute son inconscient sans céder au "moi je". Et déploie une énergie créatrice exceptionnelle pour mettre tout ça en désordre. Une psychanalyse graphique qui, au fond, en dit beaucoup plus sur son auteur que beaucoup de bandes dessinées purement autobiographiques.
Ca commence pourtant assez classiquement. Une sorte de carnet de voyage où Killoffer couche sur papier ce qui lui passe par la tête alors qu'il se trouve au Québec, digressions sur la vaisselle laissée en plan à Paris, sur les femmes, cynisme désabusé, gouaille de trentenaire. Puis au bout de 10 pages tout bascule, sans prévenir. Le texte disparaît, nous laisse en tête à tête avec le seul dessin, tandis que l'avatar de Killoffer, lui, se dédouble à l'infini. C'est alors que débute le festival. L'inconscient du bonhomme
s'étale à tout bout de planches, les dizaines d'ersatz de Killoffer exprimant autant de pulsions, de fantasmes, d'angoisses, de névroses du Killo originel, lequel, comme dernier rempart de sur-moi qu'il lui reste, se bat alors avec frénésie contre tous ces refoulements qui remontent à la surface pour mieux éclater au grand jour. Un défouloir psychanalytique qui laisse s'exprimer toute la maestria du dessinateur : les cases n'existent plus, les dessins et les instants s'imbriquent, s'emmêlent, se confondent avec ivresse, on perd pied, pris dans un tourbillon graphique qui fait se mélanger les moments, les lieux, les temporalités et les espaces en un seul espace-temps commun au sein de chaque planche où, au même endroit, tout semble se dérouler simultanément. Sexe, violence, alcool, bouffe, paresse, méchanceté, lâcheté, saleté. Ca en devient morbide et glauque à souhait, malgré la propreté et l'exactitude du trait de l'auteur : géométrie des lignes, style épuré et minimaliste, graphisme extrêmement lisible, et une maîtrise des contrastes noir/blanc exceptionnelle. Le tout fini en une apothéose aussi macabre et gerbante que ce que l'ensemble laissait redouter. Le voyage laissera peut-être indemnes ceux qui n'auront pas réussit à entrer dans l'album, mais transportera les autres. Il fut court, certes, mais assez intense pour retourner un estomac. Au fond, Killoffer et ses apparitions sont un peu comme tout le monde. C'est ça qui trouble tellement.
Ibicus de Pascal Rabaté
« Quand le monde s'écroulera dans le feu et le sang, quand la guerre rentrera dans les maisons, quand le frère tuera le frère, toi tu deviendras riche ! tu vivras des aventures extraordinaires, mais tu seras riche ! »
Telles sont les paroles qu’une diseuse de bonne aventure lâcha un beau jour à Siméon Nevzorof. Quatre ans plus tard nous sommes en 1917, la révolution gronde en Russie, Siméon se remémore les paroles de la gitane, pense son heure arrivée. Il n’est en fait pas au bout de ses peines...
Œuvre magistrale orchestrée par un Pascal Rabaté au sommet de sa forme, Ibicus est une série en 4 tomes parus entre 1998 et 2001 chez Vents d’Ouest, disponibles également dans une version intégrale de plus de 500 pages, et adaptant de manière très libre un roman écrit par Alexeï Tolstoï (pas Léon) en 1924. Il y est donc question d’un homme, Siméon Nevzorof, antihéros complet dont le portrait est génialement brossé par ce bougre de Pascal Rabaté tout au long des 500 pages de son récit. Sorte de nihiliste immature à la nonchalance outrancière et au dandysme surfait, un peu minable, un peu lâche, à tendance mythomane, opportuniste jusqu’au bout des ongles, notre héros arrive pourtant à en devenir attachant et drôle, développant un instinct de survie et une capacité à rebondir assez incroyables. Regardant la belle Istanbul depuis les marches de l’établissement de jeux qu’il vient d’ouvrir, ne se déclare-t-il d’ailleurs pas lui-même « roi du monde » ? Mais avant d’en arriver là, il en aura vécu des péripéties ! De Pétrograd à Moscou, de Moscou à Kharkov, de Kharkov à Odessa, de Odessa à l'île d'Halki,de l'île d'Halki à Istanbul, tour à tour agent comptable, cocaïnomane, comte, tenancier de tripot, propriétaire terrien, vagabond, détrousseur, négociant grec, agent du contre-espionnage, mendiant, proxénète turque. Notre homme se laisse porter par les
évènements, emporté par les vagues du marasme russe de ces années de révolution, cherchant son profit là où il se trouve, laissant la grande histoire lui passer au-dessus de la tête pour mieux se la prendre de plein fouet dans la gueule. Il grimpe, dégringole, remonte, retombe, alternant sans cesse entre hauts et bas, passant de douces périodes d’insouciance à des moments de crise dramatiques. Partout violence, partout folie, mais aussi romantisme. C’est raconté habilement, avec fluidité, au hasard des aléas de la vie de notre héros, enchaînement de scènes efficaces et éloquentes. Avec ça, des personnages secondaires bien campés, et une caractérisation très réussit des rôles principaux qui croisent la route de Siméon.
L’ensemble s’apparente ainsi à une sorte de douce symphonie, Pascal Rabaté ayant réussit à instaurer un
rythme particulier à sa bande dessinée, grâce notamment à de longs moments de silence où les dessins se suffisent amplement à eux-mêmes, à des pages construites autour de cases grand format, et à un texte peu abondant qui tape toujours juste. La construction des planches peut parfois être très intéressante et les arrière-plans, animés d’une vie propre, fort riches, mais c’est en premier lieu le style graphique de l’auteur qui saute aux yeux : de très beaux dessins noir et blanc à l’acrylique, des jeux de lumière intelligemment pensés, et des personnages aux courbes longilignes dont les expressions faciales sonnent plus vrai que nature. Un résultat de toute beauté, pour une bande dessinée qui n’en manque pas. Le chef-d’œuvre de Pascal Rabaté se trouve là, assurément.
L'Ascension du Haut Mal
Peu après Noël, assis sur le trône, j'entame la lecture d’un imposant pavé reçu en cadeau pour les fêtes, les yeux pétillant de joie. 2-3 jours après la nouvelle année, 6 heures du matin, allongé dans un canapé, je ferme la dernière page, les yeux humides, avec cette sensation d'avoir lu quelque chose de grand. Epuisé je pars me coucher, repensant encore une bonne heure au contenu du livre, puis m'endort la tête pleine d'images. 4 heures plus tard je me réveille, c'est décidé : il faut que je chronique cet album, que je partage mon enthousiasme, que je couche sur papier mon ressenti. Il s’agit de l’Ascension du Haut Mal, de David B, rien moins. Publiés entre 1996 et 2003 chez la bien célèbre maison d’édition indépendante L’Association, les 6 volumes de la série ont été réunit en novembre 2011 dans une intégrale de 400 pages (un « monovolume » comme on dit à l’Asso, terme assez ingrat au demeurant) et reste à ce jour l’une des pierres angulaires de l’autobiographie dessinée francophone, tant a été poussé par l’auteur le travail sur son propre passé, à une époque où l’autobiographie était encore très peu présente dans la bande dessinée hexagonale (qui sur ce point est très en retard par rapport à ses collègues américaine et japonaise). Une œuvre au succès critique retentissant qui inspirera notamment le Persepolis de Marjane Satrapi. Mais au-delà d’une simple autobiographie, de quoi s’agit-il précisément ?
Il s’agit d’un auteur qui replonge dans ses années de jeunesse et nous raconte son histoire, articulée autour de la maladie de son grand frère Jean-Christophe, épileptique grave, dont la pathologie sert véritablement de fil conducteur à l’ensemble de l’œuvre tant on sent quel poids elle a pesé sur la vie de David B, qui semble s’être entièrement construit autour et par rapport à elle. Mais ce livre va bien plus loin que cette première approche. Là où beaucoup d’auteurs mettent leur vie en images en restant à la surface des choses, faisant se succéder tranches de vie et petites anecdotes du quotidien sans réelle réflexion sur soit et son vécu, David B joue la carte d’une introspection profonde, d’une auto-analyse intelligente et fouillée, d’une véritable pensée d’ensemble sur sa vie. Ainsi cette bande dessinée aborde un nombre très large de sujets, se faisant quasi tentaculaire par moments, parlant non seulement de l’auteur, de son frère et de sa famille, mais également de ses passions, d’Histoire, de littérature, du passé de ses ancêtres, de fables, de l’univers de la médecine alternative (macrobiotique, médecine chinoise, mysticisme, magnétisme, rebouteux, spiritisme, médiums, ésotérisme, vaudou... certains passages, peut-être trop descriptifs, peuvent d’ailleurs parfois devenir un peu rébarbatifs). L’auteur ne s’interdit aucune circonvolution mais ne nous perd pourtant jamais et arrive à nous passionner avec tout ce dont il parle, évitant de s'attarder trop longtemps sur un sujet, sautant de l'un à l'autre avec l'habileté d'un trapéziste. Ces éléments très variés s’enchevêtrent pêle-mêle, sans limite aucune, et nous font voyager dans la petite enfance de l’auteur, son adolescence, pour enfin déboucher sur sa vie d’adulte. On suit l’évolution de ses passions, les changements de sa personnalité, les transformations de la vie familiale, et surtout l’aggravation de l’état de son frère, lente plongée en enfer qui entraîne toute la famille dans son sillon, ascension vertigineuse vers les sommets du Haut Mal.
La période qui est au centre du livre, c’est avant tout l’enfance et l’adolescence de l’auteur, période de construction et de déconstruction continues, car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit ici : d’une autopsie psychanalytique. Avec un recul impressionnant sur les évènements et sur soi-même, fruit d’un long processus d’introspection et de réflexion, David B nous offre
une plongée abyssale dans son passé, ses fantasmes, ses angoisses, sa personne. En ressort une œuvre torturée, très noire, dérangeante par moments, mais dont ni la poésie ni l'onirisme ne sont exclus tant l'auteur est fasciné et attiré par l'univers du rêve et de l'imaginaire, alliant un sens du souvenir assez impressionnant à des métaphores graphiques et des allégories dessinées dont la force d'évocation se fait un peu plus puissante à chaque page. David B part dans son imaginaire pour mieux nous montrer sa réalité, sans jamais perdre le lecteur. Il s’en donne à cœur-joie et alterne ainsi entre des séquences aux découpages simples et des planches aux compositions graphiques très riches, son dessin minimaliste possédant cette sobriété, cette pudeur, cette humilité que seuls quelques auteurs ont su apprivoiser, soutenue par une remarquable maîtrise des ombres et des aplats de noirs, contrastes harmonieux entre bancheur éclatante et noirceur parfaite. Résultat élégant, esthétique, unique et unie. On se laisse aller de cases en cases, portés par une voix-off à la syntaxe simple, presque enfantine, toujours au présent, donnant ainsi aux mots, lorsqu’associés aux images, une force imparable.
Car cette BD est un tout. Un tout dont chaque élément est indissociable de tous les autres. Un tout qui nous porte et porte en lui toute l’essence d’un être et d’une histoire. L’auteur nous pousse indirectement à nous pencher sur nous même, à questionner notre passé, regarder ce qui nous a construit avec recul. Pour ainsi dire, L’Ascension du Haut-Mal ne nous concerne pas, mais nous parle tellement... Merci David. Merci Pierre-François.
«Un ricaneur ? si vous saviez, monsieur, j’ai le sourire des têtes de mort.»
Hommage à Jean Giraud/Gir/Moebius
Samedi 10 mars 2012 ce n'est pas un artiste qui nous a quitté mais trois entités, la sainte-trinité de la bande dessinée moderne : Gir l'académique, Moebius le virtuose, et Jean Giraud, l'homme. Plutôt qu'une nouvelle hagiographie qui viendrait s'ajouter à la longue liste de celles publiées dans la presse écrite, sur internet, à la télévision et à la radio, voici plutôt 73 dessins du maître, illustrations, planches, couvertures, peintures, croquis, pour rendre hommage aux 73 années de sa vie qu'il a presque toutes entières consacrées à la bande dessinée. Variété des styles, des supports, des techniques, j'ai essayé de faire une sélection représentative de l'ensemble de la carrière du bonhomme. Bonne route.
Hellblazer - Hard Time
John Constantine, notre John Constantine, héros de la série Hellblazer depuis 1988, british nonchalant, irrévérencieux et désagréable à l'humour cinglant, maître de l'occultisme enquêtant sur des affaires paranormales, se voit plongé le temps de cinq épisodes dans les turpitudes de l'enfer carcéral. Monstre difforme qui engloutit ses enfants sous un flot de haine et de violence, la prison fantasmagorique imaginée par les géniaux Brian Azzarello et Richard Corben n'a jamais été aussi inquiétante qu'ici. L'enfer de Dante, partagé entre les Bloods, les Frères Aryens, les Musulmans, les Motards, les Chicanos, les Affranchis et les Perpett'. Un fragile équilibre que John Constantine, de par sa personnalité charismatique, sa force de caractère, son impertinence et sa paire de couilles, va peu à peu faire voler en éclat jusqu'à l'explosion finale. Il fascine, intrigue, manipule, déstabilise.
Les deux auteurs américains en charge de cet arc sont ici au sommet de leur art respectif. Brian Azzarello, plus connu pour les qualités de sa série 100 Bullets, nous offre un scenario torturé, extrêmement violent, qui utilise des chemins de traverses plutôt qu'une narration linéaire pour raconter son histoire, jalonnée de scènes pleines de sous-entendus et de protagonnistes aux personnalités fortes et marquées, en premier lieu desquels John Constantine, énigmatique et fascinant au possible, sans oublier les autres fous furieux de la prison, l'inquiétant Stark au charisme prégnant, le roublard Traylor tout en rapport de force, le faible La Douceur pour lequel on resent autant de dégoût que de pitié... Autant de protagonistes pour ce drame théâtrale en cinq actes, exalté par un sens du dialogue hors du commun, fait de passes d'arme sèches, tranchantes, tout en non-dits et en phrases chocs, en répartit et en allusions, portées par un argot grand cru (il faut féliciter ici la très bonne traduction de Jean-Marc Lainé).
Toutes ces qualités sont indéniables, mais que deviendraient-elles sous un pinceau non adapté, pas à la hauteur, peu en symbiose avec l'ambiance instillée par Brian Azzarello? Nous ne le saurons jamais tant Richard Corben arrive
à atteindre une alchimie parfaite entre son style unique et le propos du scénariste, donnant toute son ampleur à l'album, magnifiant les dialogues et les situations mises en place par son compère. Peut-être la plus grande réussite de cette légende de la BD américaine, qui compte déjà 35 ans de service à son actif. Découpage clair et sans fioriture, visages disloqués, pris sur le vif, tout à fait moches dans leurs déformations, murs crasseux, ombres massives, atmosphère épaisse et humide. L'encrage est lourd, granuleux, tout en pointillés, utilisant à merveille les ombres, alourdissant n'importe quel pan de matière, rendant cet univers suffoquant. "Le trait de Corben est de chair, de graisse et de tendon, de rictus et de grimace, replet et pendouillant, squarneux et fibreux, gras, veiné, ridé, vergéturé", écrit Jean-Marc Lainé, qui en plus de la traduction signe aussi la (très bonne) préface de l'album.
La suite de ce livre, éditée en France chez Toth, toujours scénarisée par Brian Azzarello, accompagné cette fois par Marcello Frusin, aura moins d'impact. Peu importe, ça n'enlève rien au sommet de noirceur que voici, bijou sale aux multiples facettes.













































































