Daredevil FirstLa nuit il est Daredevil, héros costumé déguisé en diable qui sillonne les ruelles de son quartier, Hell's Kitchen, coupe-gorge new-yorkais dont il essaye tant bien que mal de tempérer les flambées de violence. Le jour, l'Homme sans peur laisse la place à Matt Murdock, avocat du barreau que la cécité rend aussi aveugle que ce que devrait l'être la justice à laquelle il a décidé de consacré sa vie. Aveugle certes, mais dont tout les autres sens, grâce à une substance radioactive avec laquelle il a été en contact suite à un accident de la route vécu enfant, possèdent une sensibilité accrue, lui donnant une perception du monde extérieur exceptionnelle. Voici donc Daredevil, l'Homme sans peur, Tête-à-Cornes, le diable rouge d'Hell's Kitchen. Créé en 1964 par Stan Lee et Bill Everett, il restera longtemps un personnage secondaire de la Marvel (malgré le passage remarqué de Gene Colan sur le titre entre 1966 et 1973), jusqu'à l'arrivée providentielle de Frank Miller sur la série en 1979 pour assurer la partie graphique, puis texte et dessin à partir de 1981. Le futur auteur de Dark Knight Returns, Sin City et 300 révolutionne le personnage et transforme la série en polar sombre et psychologique, propulsant le titre au sommet des ventes (sa saga "Born Again" avec David Mazzucchelli en 1985 est considérée comme l'apogée de son run sur le personnage). Par la suite d'autres auteurs arriveront à tirer leur épingle du jeu, mais aucun n'égalera la prestation de Frank Miller. Un constat que certains commencent pourtant à remettre en cause à partir de décembre 2001... une date qui marque l'arrivée d'un nouveau duo sur la série.

Il fait partie de ces tandems historiques qui marquent régulièrement la bande dessinée américaine. Stan Lee et Jack Kirby. Neal Adams et Dennis O'Neil. Chris Claremont et John Byrne. Neil Gaiman et Dave McQueen. Garth Ennis et Steve Dillon. Jeph Loeb et Tim Sale. Grant Morrison et Frank Quitely. Brian Azzarello et Eduardo Risso. Et enfin Bendis et Maleev qui, comme tout les autres, n'ont jamais été aussi bons qu'ensemble. Et jamais aussi bons ensemble que sur Daredevil, personnage sur lequel ils commencent à travailler en 2001. Cinq ans, 51 épisodes mensuels et deux Eisner Awards plus tard, le résultat est là : un sommet. L'équipe de choc que forment le scénariste Brian Michaël Bendis, le dessinateur bulgare Alex Maleev et le coloriste Matt Hollingsworth (remplacé sur les 15 derniers épisodes par Dave Stewart, talentueux mais moins inspiré que son prédécesseur) va faire des merveilles et nous livrer l'une des meilleures séries super-héroïques de toute l'histoire des comics.

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Si Alex Maleev n'est encore qu'un jeune dessinateur est-européen plein de potentiel lorsqu'il débute sur Daredevil, Brian Michaël Bendis, lui, est déjà un auteur confirmé, pas encore la star des comics qu'il deviendra par la suite chez Marvel, Daredevil ombremais ses polars publiés en indépendant (Jinx, Torso, Goldfish) et ses histoires mélangeant super héros et récits policiers (Powers, Sam & Twitch, Hellspawn) ont déjà connu un succès critique et public évident. Néanmoins, il n'a pas encore déployé aux yeux du public toute l'étendue de son talent, chose qu'il fait définitivement avec Daredevil tant l'auteur mettra tout son cœur sur cette œuvre. Grand amateur de polars noirs, son Daredevil se devait d'être sombre, réaliste, ancré dans une réalité dure et brutale. Les méchants costumés sont bien sûr de la partie, mais les vrais ennemies du Diable Rouge ce sont les dealers, braqueurs, porte-flingues, caïds et gangsters en tous genres qui hantent les ruelles sombres d'Hell's Kitchen dès l'arrivée du crépuscule. Et à l'aube, c’est au tour des vieux démons du justicier masqué de venir hanter Matt Murdock, l'avocat aveugle aussi célèbre à New-York que son alter ego drapé de rouge. Deux identités distinctes qui empiètent l'une sur l'autre, se nourrissant et se démolissant mutuellement, faisant de l'homme au centre de ce bordel cérébral un quasi-schizophrène perdu, tourmenté, derrière la façade imposante de "l'homme sans peur" qu'il s'est forgé au fil du temps. C’est à travers ce prisme que Bendis dote Daredevil d'une personnalité fouillée et complexe et d'une profondeur dd32fullqui n'avait jamais été à ce point développée auparavant, même à la grande époque de Frank Miller. Par contre le scénariste reprend bien le canevas que l'auteur de Sin City a instauré dans les années 80 : les ennuies pleuvent sur l'avocat aveugle, ce qui n'arrange en rien ses problèmes intérieurs et le font flirter avec la dépression nerveuse. Tout au long de la série ce sera donc démêlés avec les médias (qui ont découvert son identité secrète, point de départ de toute un enchaînement de péripéties qui ne trouveront leur conclusion qu'avec le dernier épisode du run des deux auteurs), tracas avec la justice, bagarres contre la suprématie de la pègre à Hell's Kitchen qui connaît alors de nombreuses guerres de succession, vie amoureuse compliquée qui n'arrange rien, le passé qui ressurgit sans cesse, et surtout un combat intérieur féroce contre soi-même. Ni Daredevil ni Matt Murdock n'en sortiront indemnes. Autour de ces deux entités, ce sont tous les personnages classiques de la mythologie daredevilienne qui sont utilisés par Bendis : sa Némésis Bulleseye, l’ami de toujours Foggy Nelson, Elektra l'amour perdu, l’ennemie juré Wilson Fisk alias Le Caïd, le journaliste Ben Urich, le super-vilain Le Hibou, l’agent du SHIELD Natasha Romanov aka La Veuve Noire, Spider-Man, Luke Cage, Iron Fist, Jessica Jones, J. Jonah Jameson, Le Gladiateur... Bref, pour ceux qui suivent un tant soit peu l’univers Marvel, des personnages bien connus.

Et au milieu de tout ça : Daredevil, couleur brique, le Diable d’Hell’s Kitchen qui débarque avec fracas dans la mêlée, la rage aux tripes, dont chaque apparition se fait quasi surnaturelle tant le rouge éclatant de son costume tranche avec  daredevilv2-035-02o7yiles teintes sombres choisit par Matt Hollingsworth pour mettre en couleur cet univers si particulier. Colorisation à la sobriété exemplaire, aux nuances ternes et froides en parfaite adéquation avec le ton de chaque scène, formant une alchimie unique avec le graphisme d’Alex Maleev. Et celui-là, putain quel talent ! Qu’aurait été ce Daredevil sans sa patte unique ? Pas envie de le savoir, ça me déprimerait. En revanche ce qui m’émerveille à tous les coups c’est ce qu’il a accomplit sur ce titre. Au-delà de l’expressivité des visages qu’il dessine, comme pris sur le vif d’une expression grâce à l’utilisation récurrente de photos dans son travail, au-delà de son encrage épais et fouillé, nerveux, fracturé, au-delà de son découpage soigné et clair, souvent tramé de noir, qui donne une impression de densité et de massivité, au-delà de son incroyable don d’illustrateur qui lui a permit de signer les magnifiques couvertures de la série avec une réelle intelligence de la composition, il y a ce trait, ce trait exceptionnel qui semble porter en lui toute les tragédies du monde, qui laisse émaner de tous ses recoins une violence et une dureté qui lui sont comme intrinsèques. Un graphisme unique qui donne à chaque scène une intensité incroyable, qui fait oublier que le style d’Alex Maleev est on ne peut plus statique ; c’est d’ailleurs une approche originale de la bande dessinée : là où priment habituellement mouvement, fluidité, dynamisme, ce sont ici une suite d’instantanés figés qui sont utilisés, très lisibles de par le découpage, les angles et les compositions choisis (ce qu’on appelle le storytelling en anglais), mais figés malgré tout, comme des accords musicaux qui s’enchaînent à merveille mais sont marqués par de courts silences entre chaque note.

daredevilv2-033-03coamEt c’est là qu’intervient Brian Michaël Bendis, qui par son sens du dialogue exceptionnel insuffle aux pages de Maleev le rythme et le dynamisme qui lui font défaut, qui lie toutes les cases en un tout cohérent et fluide. L’auteur maîtrise l’art de la formule et des silences à la perfection et découpe ses dialogues au millimètre, sachant faire alterner ses bulles avec intelligence et sens du rythme, tentant de retranscrire le plus de réalisme et de véracité possible dans chacun des échanges verbaux qu’il écrit, n’hésitant d’ailleurs pas à se fixer longuement sur des personnages secondaires et des dialogues facultatifs qui lui permettent d’instaurer l’ambiance si particulière qu’il a voulu donner à la série et d’agripper sans mal le lecteur. Parce qu’avec ça Bendis possède un talent d’écriture indéniable, il sait raconter une histoire et tient son lectorat en haleine sans l’ennuyer un seul instant, donnant à la série, au-delà des intrigues petites et grandes qui la parsèment, une logique d’ensemble, une vue à long terme qui prouvent que le mec tient réellement son scenario. 

Au final ces auteurs de talent nous donnent à lire une véritable leçon de bande dessinée, un résultat à la perfection quasi-totale, une alchimie incroyable. Bendis a imposé son génie sur cette série, Maleev y a apporté un graphisme d’une efficacité sans pareil. Sous leurs plumes, la série Daredevil est devenu un de ces classiques modernes qui marquent leur époque, marquent une génération, et ont marqué le lecteur que je suis à tel point qu’il considère depuis ce titre comme la meilleure série super-héroïque qu'il ait eu à lire.

Les successeurs du duo Bendis/Maleev (qui de leur côté collaboreront à nouveau), à savoir le dessinateur Michael Lark et le scénariste Ed Brubaker, déjà auteurs de la remarquée série Gotham Central, ont repris la série pour le plus grand plaisir du lectorat comics le temps de 37 épisodes de grande classe, assurant une continuité parfaite avec la période précédente, avant de passer le relais à des équipes moins inspirées... Peu importe, Matt Murdock aka Daredevil aka le Diable Rouge aka Tête-à-Corne aka l’Homme sans Peur n’en ressortira qu’encore plus flamboyant. A charge de revanche les mecs !

« Au fond, la vie que tu as choisie n'est qu'un cercle vicieux de souffrance. C'est toi qui l'a créé, ce cercle de souffrance. Et il repart au début chaque fois que tu mets ton costume. »

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