hellblazer couvJohn Constantine, notre John Constantine, héros de la série Hellblazer depuis 1988, british nonchalant, irrévérencieux et désagréable à l'humour cinglant, maître de l'occultisme enquêtant sur des affaires paranormales, se voit plongé le temps de cinq épisodes dans les turpitudes de l'enfer carcéral. Monstre difforme qui engloutit ses enfants sous un flot de haine et de violence, la prison fantasmagorique imaginée par les géniaux Brian Azzarello et Richard Corben n'a jamais été aussi inquiétante qu'ici. L'enfer de Dante, partagé entre les Bloods, les Frères Aryens, les Musulmans, les Motards, les Chicanos, les Affranchis et les Perpett'. Un fragile équilibre que John Constantine, de par sa personnalité charismatique, sa force de caractère, son impertinence et sa paire de couilles, va peu à peu faire voler en éclat jusqu'à l'explosion finale. Il fascine, intrigue, manipule, déstabilise.

Les deux auteurs américains en charge de cet arc sont ici au sommet de leur art respectif. Brian Azzarello, plus connu pour les qualités de sa série 100 Bullets, nous offre un scenario torturé, extrêmement violent, qui utilise des chemins de traverses plutôt qu'une narration linéaire pour raconter son histoire, jalonnée de scènes pleines de sous-entendus et de protagonnistes aux personnalités fortes et marquées, en premier lieu desquels John Constantine, énigmatique et fascinant au possible, sans oublier les autres fous furieux de la prison, l'inquiétant Stark au charisme prégnant, le roublard Traylor tout en rapport de force, le faible La Douceur pour lequel on resent autant de dégoût que de pitié... Autant de protagonistes pour ce drame théâtrale en cinq actes, exalté par un sens du dialogue hors du commun, fait de passes d'arme sèches, tranchantes, tout en non-dits et en phrases chocs, en répartit et en allusions, portées par un argot grand cru (il faut féliciter ici la très bonne traduction de Jean-Marc Lainé).

Toutes ces qualités sont indéniables, mais que deviendraient-elles sous un pinceau non adapté, pas à la hauteur, peu en symbiose avec l'ambiance instillée par Brian Azzarello? Nous ne le saurons jamais tant Richard Corben arrive 70890992à atteindre une alchimie parfaite entre son style unique et le propos du scénariste, donnant toute son ampleur à l'album, magnifiant les dialogues et les situations mises en place par son compère. Peut-être la plus grande réussite de cette légende de la BD américaine, qui compte déjà 35 ans de service à son actif. Découpage clair et sans fioriture, visages disloqués, pris sur le vif, tout à fait moches dans leurs déformations, murs crasseux, ombres massives, atmosphère épaisse et humide. L'encrage est lourd, granuleux, tout en pointillés, utilisant à merveille les ombres, alourdissant n'importe quel pan de matière, rendant cet univers suffoquant. "Le trait de Corben est de chair, de graisse et de tendon, de rictus et de grimace, replet et pendouillant, squarneux et fibreux, gras, veiné, ridé, vergéturé", écrit Jean-Marc Lainé, qui en plus de la traduction signe aussi la (très bonne) préface de l'album.

La suite de ce livre, éditée en France chez Toth, toujours scénarisée par Brian Azzarello, accompagné cette fois par Marcello Frusin, aura moins d'impact. Peu importe, ça n'enlève rien au sommet de noirceur que voici, bijou sale aux multiples facettes.  

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