je_ne_t_aiLes éditions Delcourt ont décidé de rééditer ce mois-ci une oeuvre majeure de la bande dessinée autobiographique américaine : Je ne t'ai jamais aimé (I Never Liked You en VO, paru en 1993 chez Drawn and Quarterly), chef d'oeuvre de Chester Brown, auteur canadien devenu l'un des principaux représentants de la BD intimiste anglo-saxonne, et par ailleurs grand ami de Joe Matt. Plus que de l'adolescence de Chester, cet album traite du rapport qu'il a entretenu avec les femmes, celles de son âge tout d'abord, mais également sa mère au comportement quasi-schyzophrénique, durant ses jeunes années (entre 9 et 17 ans environ selon les précisions de fin de volume, la majeure partie du livre se déroulant néanmoins durant la période lycée). Des rapports fait de distance et de complicité, d'attirance et de rejet, avec en toile de fond les moqueries des camarades de Chester à propos de sa pudibonderie. L'auteur se dépeint ici comme un jeune homme froid et complètement impassible, une attitude qui laisse néanmoins émaner une mélancolie à fleur de peau.

Chester Brown raconte cette période de sa vie à travers un récit tout en finesse, sensible et délicat, il dresse petit à petit un tableau touchant de son adolescence amoureuse, faisant, à la manière des pointillistes, de petites touches isolées un tout cohérent. Son histoire est en effet construite à partir de courtes scènes, de souvenirs brefs étalés sur très peu de pages (rarement plus de 3-4), ce qui donne à la lecture un rythme certain, le livre étant difficile à lâcher une fois qu'on l'a commencé. On regrette néanmoins que l'auteur canadien ne se soit pas de temps en temps attardé plus longuement sur l'une ou l'autre séquence, afin de poser le récit, mieux développer une situation, approfondir une discussion. Mais c'est aussi ce qui fait l'originalité de cet ouvrage.

preview_pageLe découpage particulier du livre, marqué par l'importance laissée aux espaces vierges, l'absence de véritables bandes, et l'utilisation régulière de planches entièrement blanches avec juste une petite case isolée au milieu, permet d'instituer un rythme très agréable, une impression de douceur et de finesse, et soutient à la fois dialogues et jeux de silence. Au niveau du dessin, disons-le tout de suite : ça n'est pas très attrayant au premier abord. Le trait est hésitant, malhabile, pas très beau, les corps presque difformes, et pourtant s'en dégage une douceur certaine, une sorte de mélancolie qui imprègne les pages de l'album.

Fin, délicat, touchant, sensible... autant de qualificatifs qui correspondent parfaitement à ce livre, en plus d'être assez universel. Et comme souvent avec les récits en tranche de vie, l'histoire se clôt de façon plutôt abrupte, sans véritable fin, et nous laisse en état de manque. Et avec Je ne t'ai jamais aimé, quel manque!