monovolumePeu après Noël, assis sur le trône, j'entame la lecture d’un imposant pavé reçu en cadeau pour les fêtes, les yeux pétillant de joie. 2-3 jours après la nouvelle année, 6 heures du matin, allongé dans un canapé, je ferme la dernière page, les yeux humides, avec cette sensation d'avoir lu quelque chose de grand. Epuisé je pars me coucher, repensant encore une bonne heure au contenu du livre, puis m'endort la tête pleine d'images. 4 heures plus tard je me réveille, c'est décidé : il faut que je chronique cet album, que je partage mon enthousiasme, que je couche sur papier mon ressenti. Il s’agit de l’Ascension du Haut Mal, de David B, rien moins. Publiés entre 1996 et 2003 chez la bien célèbre maison d’édition indépendante L’Association, les 6 volumes de la série ont été réunit en novembre 2011 dans une intégrale de 400 pages (un « monovolume » comme on dit à l’Asso, terme assez ingrat au demeurant) et reste à ce jour l’une des pierres angulaires de l’autobiographie dessinée francophone, tant a été poussé par l’auteur le travail sur son propre passé, à une époque où l’autobiographie était encore très peu présente dans la bande dessinée hexagonale (qui sur ce point est très en retard par rapport à ses collègues américaine et japonaise). Une œuvre au succès critique retentissant qui inspirera notamment le Persepolis de Marjane Satrapi. Mais au-delà d’une simple autobiographie, de quoi s’agit-il précisément ?

 Il s’agit d’un auteur qui replonge dans ses années de jeunesse et nous raconte son histoire, articulée autour de la maladie de son grand frère Jean-Christophe, épileptique grave, dont la pathologie sert véritablement de fil conducteur à l’ensemble de l’œuvre tant on sent quel poids elle a pesé sur la vie de David B, qui semble s’être entièrement construit autour et par rapport à elle. Mais ce livre va bien plus loin que cette première approche. Là où beaucoup d’auteurs mettent leur vie en images en restant à la surface des choses, faisant se succéder tranches de vie et petites anecdotes du quotidien sans réelle réflexion sur soit et son vécu, David B joue la carte d’une introspection profonde, d’une auto-analyse intelligente et fouillée, d’une véritable pensée d’ensemble sur sa vie. Ainsi cette bande dessinée aborde un nombre très large de sujets, se faisant quasi tentaculaire par moments, parlant non seulement de l’auteur, de son frère et de sa famille, mais également de ses passions, d’Histoire, de littérature, du passé de ses ancêtres, de fables, de l’univers de la médecine alternative (macrobiotique, médecine chinoise, mysticisme, magnétisme, rebouteux, spiritisme, médiums, ésotérisme, vaudou... certains passages, peut-être trop descriptifs, peuvent d’ailleurs parfois devenir un peu rébarbatifs). L’auteur ne s’interdit aucune circonvolution mais ne nous perd pourtant jamais et arrive à nous passionner avec tout ce dont il parle, évitant de s'attarder trop longtemps sur un sujet, sautant de l'un à l'autre avec l'habileté d'un trapéziste. Ces éléments très variés s’enchevêtrent pêle-mêle, sans limite aucune, et nous font voyager dans la petite enfance de l’auteur, son adolescence, pour enfin déboucher sur sa vie d’adulte. On suit l’évolution de ses passions, les changements de sa personnalité, les transformations de la vie familiale, et surtout l’aggravation de l’état de son frère, lente plongée en enfer qui entraîne toute la famille dans son sillon, ascension vertigineuse vers les sommets du Haut Mal.

La période qui est au centre du livre, c’est avant tout l’enfance et l’adolescence de l’auteur, période de construction et de déconstruction continues, car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit ici : d’une autopsie psychanalytique. Avec un recul impressionnant sur les évènements et sur soi-même, fruit d’un long processus d’introspection et de réflexion, David B nous offre David dessineune plongée abyssale dans son passé, ses fantasmes, ses angoisses, sa personne. En ressort une œuvre torturée, très noire, dérangeante par moments, mais dont ni la poésie ni l'onirisme ne sont exclus tant l'auteur est fasciné et attiré par l'univers du rêve et de l'imaginaire, alliant un sens du souvenir assez impressionnant à des métaphores graphiques et des allégories dessinées dont la force d'évocation se fait un peu plus puissante à chaque page. David B part dans son imaginaire pour mieux nous montrer sa réalité, sans jamais perdre le lecteur. Il s’en donne à cœur-joie et alterne ainsi entre des séquences aux découpages simples et des planches aux compositions graphiques très riches, son dessin minimaliste possédant cette sobriété, cette pudeur, cette humilité que seuls quelques auteurs ont su apprivoiser, soutenue par une remarquable maîtrise des ombres et des aplats de noirs, contrastes harmonieux entre bancheur éclatante et noirceur parfaite. Résultat élégant, esthétique, unique et unie. On se laisse aller de cases en cases, portés par une voix-off à la syntaxe simple, presque enfantine, toujours au présent, donnant ainsi aux mots, lorsqu’associés aux images, une force imparable.

 Car cette BD est un tout. Un tout dont chaque élément est indissociable de tous les autres. Un tout qui nous porte et porte en lui toute l’essence d’un être et d’une histoire. L’auteur nous pousse indirectement à nous pencher sur nous même, à questionner notre passé, regarder ce qui nous a construit avec recul. Pour ainsi dire, L’Ascension du Haut-Mal ne nous concerne pas, mais nous parle tellement... Merci David. Merci Pierre-François.

 «Un ricaneur ? si vous saviez, monsieur, j’ai le sourire des têtes de mort.»

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