Poisson_PiloteLe 1e avril 2000 les éditions Dargaud lançaient une nouvelle collection prometteuse, ayant pour ambition de promouvoir la nouvelle vague de la bande dessinée d'auteur issue de la scène alternative : Poisson Pilote. Fort de son succès critique et public, la collection fête aujourd'hui même ses 10 ans. Pour l'occasion paraîtra chaque mois la réédition d'un album phare du catalogue dans une édition spéciale avec dos toilé et nouvelle couverture. Le 26 mars c'était le premier tome du Retour à la Terre de Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri qui arrivait en librairie, il sera suivit le 16 avril de Slaloms (tome 0 de la série Lapinot de Lewis Trondheim), le 7 mai du premier tome d'Hiram Lowatt & Placido de David B et Christophe Blain, et début juin de De Gaulle à la Plage de Jean-Yves Ferri (j'imagine que d'autres titres suivront tout au long de l'année). En plus de ça quelques expositions auront lieu, notamment une au Salon du Livre présentant 112 planches originales de la collection (l'expo s'est clos hier), et une autre, du 1e avril au 30 mai, au Centre Belge de la Bande Dessinée de Bruxelles.

Pour ma part je me devais de faire un petit article pour les 10 ans de Poisson Pilote tant cette collection m'a positivement guidé dans ma découverte de la bande dessinée. Je devais avoir 14 ans lorsque je découvrais l'excellente série Lapinot et surtout Isaac le Pirate de Christophe Blain, une véritable claque, une de celles qui marque un lecteur à vie. J'entrais ainsi pour la première fois en contact avec une nouvelle école du 9e Art, celle du trait spontané et de l'écriture libre. Bon je mens un peu, j'avais déjà lu quelques Donjon qui m'avait fait me frotter un peu à cette nouvelle tendance, mais c'est bien avec Poisson Pilote que je me suis véritablement penché sur ces auteurs que je connaissais très mal jusque-là. Socrate le Demi-Chien, Les Pauvres Aventures de Jeremie, Les Entremondes, Le Minuscule Mousquetaire, Gilgamesh, Samedi et Dimanche, Le Retour à la Terre, Biotope, Les Chercheurs de Trésor... autant d'albums Poisson Pilote qui m'ont appris à regarder la bande dessinée sous un angle nouveau. Et je ne pense pas être le seul.

expoEn effet Dargaud a été le premier éditeur de cette importance à avoir véritablement donné sa chance à cette nouvelle école. Elle n'est d'ailleurs pas tombée de nulle part, et trouve ses racines au début des années 90, lorsque le foisonnement éditorial des indépendants a poussé à la création de nombreuses petites structures, parmi lesquelles L'Association (qui fête également un anniversaire en mai, mais pour ses 20 ans), créée par Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B, Stanislas, Matt Konture, et Patrice Killoffer (ainsi que Mokeït, mais qui s'en retirera rapidement). Cette maison d'édition est sans doute celle qui a eu le plus d'impact sur la bande dessinée franco-belge moderne, cherchant à aller contre les standars, à renouveler le medium, à chercher de nouvelles possibilités formelles, à laisser un champs libre complet à ses auteurs, à promouvoir un nouveau type d'albums... L'Association fut ainsi l'initiateur de la libération de la bande dessinée, libération du carcan, libération du ton, libération du standar. Une nouvelle école est née, baptisée "Nouvelle Bande Dessinée" par Hugues Dayez (un terme que nous reprendrons régulièrement sur ce blog), préférant l'intimiste à l'épique, le naturel au théâtrale, un trait libre, spontané et expressif plutôt qu'un réalisme froid et académique, et surtout une liberté totale dans le ton, le graphisme et le format.

expo_2C'est toute cette mouvance que la collection Poisson Pilote a voulu promouvoir, en donnant à cette nouvelle école une ouverture vers le grand public grâce à l'imposition d'un format classique (le 48cc), l'obligation d'une mise en couleur, et une capacité d'exposition en librairie bien plus importante que celle des petits éditeurs. Bref, imposer un format commercial à des auteurs anticonformistes et les ouvrir à un public plus large. La collection a ainsi largement participé à l'émancipation de la Nouvelle Bande Dessinée sur le devant de la scène, attirant vers elle plusieurs grands noms qui en sont issues : David B, Joann Sfar, Manu Larcenet, Christophe Blain, Riad Sattouf, Lewis Trondheim... On compte notamment dans son catalogue deux des titres les plus marquants des années 2000, à savoir Le Chat du Rabbin et Isaac le Pirate. Sans oublier quelques autres séries qui ont été très remarquées, comme Le Retour à la Terre, Miss Pas Touche, ou encore Les Formidables Aventures de Lapinot. Il ne faut malgré tout pas nier que la collection a également eu des ratés, ainsi que des albums assez anecdotiques.

Ainsi au court des années 2000, ce mouvement minoritaire issue de la scène alternative est devenu une tendance à part entière de la bande dessinée francophone, tous les grands éditeurs s'engouffrant dans la brèche, avec toutes les pâles copies, les productions sans âmes et les médiocrité que cela entraîne forcément. Une petite révolution du paysage BD francophone à laquelle Poisson Pilote n'est pas tout à fait étranger, même s'il ne s'agit que d'un petit maillon de la chaîne.

Bref, pour fêter cet anniversaire nous avons chroniqué deux nouveautés parus en Mars, à savoir le nouveau Lapinot (ou plus exactement le nouveau tome des "Formidables Aventures Sans Lapinot") et le premier volume d'une nouvelle série, "Pour L'Empire". Bonne lecture.

PS : le site officiel ici


top_oufTop Ouf : retour d'une bande, déception d'un fan

Après 6 ans d'absence, Lewis Trondheim revient sur sa série phare Lapinot, mais sans le principal intéressé. Bien que techniquement l'album appartienne donc à la sous-série des Formidables Aventures Sans Lapinot, il poursuit pourtant bel et bien la série principale. Lapinot n'est plus, mais ses amis sont toujours là. Et ils se lancent un défi : ils ont le week-end pour se trouver une copine, sous peine de perdre 5000 euros. Richard, Félix, Patrick et Vincent vont ainsi devoir faire des pieds et des mains pour ne pas perdre leur argent, mais il semble y avoir comme une anguille sous roche...

Lapinot est une série animalière qui m'a beaucoup marqué, racontant le quotidien d'une bande de citadins trentenaires, mi-bobos mi-geeks, avec un ton léger et un sens certain du dialogue, porté par un trait simple et un style minimaliste, pour ne pas dire malhabile, qui colle pourtant parfaitement au propos. C'est drôle,  simple, les personnages sont attachants, le sens de la répartit de chacun poussé à l'extrême, et le rythme fait qu'on ne peut en général pas se détacher d'un album avant de l'avoir fini (tout ce que je dis ici concerne bien sûr les histoires "contemporaines" de la bande et non pas les albums "de genre" qui de temps à autres prennent place dans la série).

LapinotC'est donc avec le plus grand plaisir qu'on reprend contact avec cette attachante bande de potes. Et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher d'être légèrement déçu. Et j'ai le sentiment que ça vient en partit des personnages. Tout d'abord l'absence de Lapinot dont les dialogues rationnels, moraux et fatalistes manquent comme contre-poids à ceux des autres protagonistes. Ensuite Richard, le génial Richard qui faisait toute la saveur de la série, est ici comme anesthésié, moins drôle, moins épicurien, plus réfléchit, plus mûr, et là on perd une véritable pépite. Félix et Patrick sont quant à eux assez fades, mais ça change pas vraiment d'avant (quoi que Félix était quand même assez marrant comme double de Richard). Reste néanmoins Vincent, obsessionnel compulsif des microbes et des bactéries, assez amusant dans sa froideur et son comportement anormal, mais dont le ressort comique peut devenir parfois assez répétitif. Au niveau du scénario lui-même ça m'a également semblé moins bon, les scènes n'ont plus vraiment cette saveur qu'elles avaient avant, ça s'enchaîne peut-être de façon trop logique, je n'sais pas. En tout cas on rit moins, il y a toujours des gags amusants mais ça m'a semblé moins drôle que les autres tomes.

Au final un album agréable à lire comme sait les faire Trondheim, mais plutôt faible comparé aux autres tomes de la série. Est-ce dû à l'absence combinée du Richard habituel et de Lapinot? du manque de personnages secondaires consistants? ou bien est-ce tout simplement Trondheim qui a perdu un peu de la magie de Lapinot, qui n'arrive plus à autant nous amuser qu'avant, à nous rendre les personnages attachants et leurs tranches de vie prenantes? aucune idée, mais ce Top Ouf donne en tout cas une impression de trop peu, en plus d'avoir un mauvais titre et une couverture assez ratée. Reste néanmoins des passages plutôt marrants et une fin assez émouvante.



pour_empire1Pour l'Empire T1, de Bastien Vivès et Merwan

La collection Poisson Pilote s'enrichit en ce mois de mars d'une nouvelle série prometteuse, prévue en 3 tomes, scénarisée et dessinée à quatre mains par Merwan Chabane (qui publie sous le simple nom de Merwan) et Bastien Vivès, auteur remarqué du Goût du Chlore, de Dans Mes Yeux, et d'Amitié Etroite. Un auteur qui pour la première fois de sa courte carrière s'écarte de son domaine habituel (l'intimité amoureuse) pour aller là où on ne l'attendait pas. L'album est d'ailleurs partit semble-t-il d'un "délire d'atelier", un genre de défi que les deux jeunes se sont lancés.

Nous sommes ici dans un péplum particulier, oscillant entre le traitement théâtrale d'un Franck Miller et la liberté d'un Blutch. Historiquement rien ne tient, que ce soit au niveau de la géopolitique, du vocabulaire ou de la vraisemblance, les auteurs préférant construire leur album comme hors du temps, dans une Antiquité fantasmée, s'affranchissant de tout repère spatial ou temporel, avec des personnages à la limite du mythologique tant ils peuvent être exagérés par certains côtés. Ils sont ici un groupe de cinq soldats, les meilleurs, combattant pour l'armée romaine, à avoir été mandaté par l'Empire pour aller explorer, avec une petite troupe d'hommes, les terres au-delà des frontières connues.

GeriatuccinoScénaristiquement l'album est clairement divisé en deux parties à la qualité inégale, mais graphiquement il y a une indéniable unité. Vivès et Merwan nous servent un travail accomplit et original qui m'a complètement emballé. Le trait est dépouillé, spontané, ondulé, libre, un trait fin tout en souplesse qui dégage énergie et fluidité. Les scènes de batailles le montrent d'ailleurs bien : c'est dynamique, très lisible et diablement efficace, avec un découpage simple qui permet de rendre l'enchaînement des cases très fluide, tout en réussissant à maintenir une vraie ambiance épique malgré la simplicité du dessin. Bref, un graphisme qui a toutes les qualités du style "nouvelle bande dessinée" sans en avoir les défauts (trait tremblant et bâclé, impression de brouillon, etc...). Il faut aussi noter la colorisation de Sandra Desmazières, très particulière, assez sobre, avec des couleurs un peu passées sans vraiment l'être, et un aspect cuivré, voir rouillé, qui fait penser aux vieilles oeuvres picturales de la Grèce et de la Rome antiques abîmées par le temps et qui sert à merveille le travail des deux compères.

combatsPour le reste, comme je l'ai dit plus haut, l'album perd légèrement en qualité dans sa seconde partie. La première était pourtant magistrale : on pose des personnages charismatiques, très bien caractérisés, et on nous sert des scènes à l'intensité et à l'efficacité incroyables. C'est envoûtant, prenant, épique, superbement mis en scène, avec des combats ultra-jouissifs (ils déploient un talent incroyable ces deux jeunes) et un texte dépouillé qui sert parfaitement le dessin. Une leçon. Puis vient la seconde partie, c'est-à-dire le véritable commencement de l'intrigue, le début de l'exploration des terres inconnues. Le scénario était déjà assez décousu mais le devient encore plus, les auteurs ne semblant pas vraiment savoir où ils veulent en venir. C'est vraiment dommage, le manque de travail scénaristique gâche du coup légèrement l'album, la seconde partie souffrant de l'aspect improvisé de l'histoire là où ça n'était pas un mal dans la première. Et pourtant il y avait matière à produire quelque chose de très réussit, entre aventure, curiosité de la découverte de terres inconnues, passages contemplatifs et approfondissement des personnages. Mais non, les auteurs se perdent dans des scènes de second plan et n'arrivent guère à capter l'attention du lecteur. Enfin, n'exagérons pas non plus, la deuxième moitié de l'album n'est pas mauvaise, simplement un peu décevante et en deça de nos attentes. Pourtant on sent que Merwan et Vivès prennent vraiment du plaisir, et je ne sais pas pourquoi mais j'ai un très bon sentiment pour la suite. Le duo a toutes les cartes en main pour nous offrir quelque chose de très grande qualité. Espérons qu'il ne s'égare pas en route.

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